I. — Progrès de l'analyse démographique

La mortalité par état matrimonial. Mariage sélection ou mariage protection

par A. Nizard  Du même auteur

      J. Vallin  Du même auteur

Résumé

La mortalité par état matrimonial – mariage sélection ou mariage protection ? Jacques VALLIN et Alfred NlZARD La mesure des différences de mortalité selon l’état matrimonial est imparfaite, faute de prendre en compte l’histoire matrimoniale complète des individus. Elle laisse cependant apparaître un écart suffisant (4 à 8 ans d’espérance de vie à 30 ans selon le sexe) pour que l’on s’interroge sur ces différences (tableau 1). Leur interprétation ne peut être, en grande partie, que spéculative, car les moyens d’analyse disponibles se prêtent mal à la problématique envisageable a priori. Aux erreurs d’observation près, les différences de mortalité entre états matrimoniaux peuvent en effet être attribuées à trois facteurs principaux : – Effet propre à l’état matrimonial, qui se résume assez bien dans le fait de vivre seul ou non, et oppose donc essentiellement le mariage aux autres états; – Effet dû au changement d’état, distinct du précédent dans la mesure où le fait de changer d’état peut produire, en soi, un choc, favorable dans le cas du mariage, défavorable dans le cas du veuvage, l’un ou l’autre, selon les circonstances, dans le cas du divorce ; – Effet de sélection, le mariage, le divorce, le veuvage sélectionnant des catégories particulières de population soumises à des risques différents de mortalité. Ces facteurs que la logique suggère a priori sont difficiles à dissocier dans les faits et pratiquement non mesurables. L’analyse des données montre cependant qu ‘aucune ne doit être écartée. L’examen des différences par sexe et âge (tableau 2 et figure 1) permet tout d’abord de déceler certaines erreurs d’observation liées à une discordance de déclaration entre l’état civil et le recensement. Une fois ces erreurs redressées (tableau 3), il semble bien qu’à partir de 45 ans, il y ait deux niveaux de mortalité, celui des veufs et célibataires d’une part, celui des mariés et divorcés d’autre part. La sélection pourrait alors être présentée comme le facteur principal, puisqu’elle est défavorable aux premiers. Mais avant 45 ans, veufs et divorcés accusent par rapport aux célibataires et aux mariés une forte surmortalité. Celle-ci peut être attribuée à un triple effet d’âge (les plus jeunes sont les plus vulnérables à un effet de changement d’état), de précocité de la rupture d’union (qui peut être d’autant plus néfaste qu’elle intervient tôt après le mariage) et d’ancienneté dans le nouvel état (l’effet dû au changement s’atténue avec le temps). Mais dans tous les cas c’est l’effet du changement d’état qui apparaît. L’examen des causes de décès pose un délicat problème de mesure que nous avons tenté de résoudre en confrontant pour chaque état les « gains comparatifs » d’espérance de vie à 35 ans attribuables à la disparition de chaque cause de décès et l’importance de chaque cause dans l’écart entre la vie moyenne de l’état et celle de l’ensemble (tableaux 4 et 5, figure 2). // montre qu’aucun des facteurs évoqués ci-dessus ne peut être écarté. La sélection joue puisque pour certaines causes, très « sociales » (maladies infectieuses par exemple et notamment, tuberculose) les célibataires sont plus frappés que tous les autres états. Mais l’effet du changement d’état joue également puisque, par exemple, les divorcés, très favorisés par la sélection pâtissent cependant d’une forte surmortalité pour les causes de décès les plus liées au comportement (alcoolisme, etc.). Quant à l’effet dû à l’état, il est constamment sous- jacent puisque les mariés se situent toujours au-dessus de la moyenne. L’analyse par catégorie sociale (tableau 6) montre qu’une partie de ces différences est directement attribuable à un simple effet de structure (les catégories sociales les plus défavorisées comptant une plus forte proportion de non mariés). Mais ce n’est qu’une faible partie : à structure égale la surmortalité des non mariés (50-64 ans, sexe masculin) tombe à 29 % (au lieu de 33 %). Et pourtant ce sont les mêmes causes de décès (maladies infectieuses, alcoolisme et autres maladies liées au comportement, etc.) qui font, dans les deux cas (catégories sociales ou état matrimonial), la différence. En réalité, chaque fois que l’on tente de mesurer des différences de mortalité entre groupes d’individus, on procède à un classement. Celui-ci peut être fondé sur des critères très divers : état matrimonial, groupe social, géographie, activité économique, revenu, diplôme. . . les mêmes individus peuvent se retrouver à des places très différentes, selon les cas, dans la hiérarchie ainsi constituée. Il n’en reste pas moins qu’en moyenne, on en vient toujours à comparer des groupes plus favorisés à des groupes moins favorisés et lorsque l’on rapproche le décès de la maladie, on constate que les mêmes causes produisent les mêmes surcroîts de mortalité. Etat, changement d’état, sélection ? la question peut aussi être posée chaque fois. A quelques variantes près (le changement d’état n’est pas toujours sensible) chacun de ces facteurs joue un rôle, mais la mesure de leurs poids respectifs n ‘est pas du ressort des données disponibles.

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