Bibliographie critique

Jérôme van Wijland (dir.), Charles Richet (1850-1935). L’exercice de la curiosité, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015, 139 p.

par Marine Dhermy-Mairal  Du même auteur

Issu d’un colloque tenu en 2013 à l’Académie nationale de médecine, cet ouvrage collectif dirigé par Jérôme van Wijland s’attache à comprendre les multiples facettes d’un homme curieux, académicien et prix Nobel de physiologie et de médecine pour sa découverte de l’anaphylaxie : Charles Richet. S’il fut retenu pour ses apports majeurs en immunologie, le grand mérite des contributeurs de l’ouvrage est d’apporter un éclairage tout en nuance sur l’originalité du personnage et ses contradictions, pionnier de l’aéronautique, spécialiste du somnambulisme, eugéniste convaincu, savant mais aussi littérateur, positiviste mais également adepte de la métapsychique et des idées racistes courantes à son époque … De fait, l’étude de sa trajectoire, de ses échecs, de ses « non-apports » et de ses contradictions permet de penser plus largement la nature complexe des savoirs et des préjugés de son temps. Curieux, Charles Richet l’était indéniablement, mais Raymond Ardaillou montre combien il était aussi, d’une part, peu au fait des avancées scientifiques qui lui étaient contemporaines, notamment en statistique et, d’autre part, peu attentif aux travaux novateurs des savants de son époque, tels que Charles Darwin ou Gregor Mendel. Éminent médecin et physiologiste, ses positions en matière d’eugénisme le rendent particulièrement intéressant pour le démographe et l’historien des populations. Fortement marqué par le travail de Francis Galton sur l’hérédité et particulièrement radical dans les politiques préconisées, il développa en effet un eugénisme fondé sur l’exclusion des individus les plus « inaptes » – dit eugénisme « négatif », mais également un eugénisme plus « positif » et plus marginal en France, qui consistait à améliorer la « race », ici par des mesures d’hygiène et d’éducation – ce qui n’est pas sans faire écho aux expériences étudiées dans l’ouvrage récemment paru de Paul-André Rosental1, lequel permet a contrario de réévaluer cette marginalité supposée. Anne Carol souligne enfin une certaine originalité dans la personnalité contrastée de Charles Richet, celle de la constance avec laquelle il défendit ses convictions, y compris après la Première Guerre mondiale, alors que « l’hémorragie démographique » avait largement conduit les milieux eugénistes français à adoucir leurs discours, afin de répondre à la menace de la dépopulation. C’est donc une trajectoire toute paradoxale dont cet ouvrage s’efforce de rendre compte.